Extrait de l’histoire “Oïshi sans oreille” - conte traditionnel Japonais La mer était très calme.  Le soleil au zénith brillait  dans un ciel limpide. Une  douce brise gonflait  légèrement les voiles tandis que de petites  vagues chargées d’écumes venaient mourir  contre la coque du vaisseau impérial. Toute la famille était partie en voyage, accompagnée  des suivantes, des conseillers, des hommes  d’armes. Le petit empereur, bercé par le  roulis, dort dans la cabine, entouré de ses  nourrices. A la proue du navire, assise sur des coussins  sous un baldaquin de voiles moirées flottant  au vent, sa mère. Elle regarde l’horizon qui s’assombrit. Le vent  se lève, les vagues gonflent, les voiles  claquent, mat, pont, coque, craquent.  Soudain une bourrasque plus violente  emporte le voile du baldaquin. L’impératrice le suit du regard, se retourne et aperçoit au loin, un navire qui se rapproche à vive allure. Des  ordres sont lancés. Les hommes courent,  s’agitent en tous sens. Chacun à son poste. L’impératrice part chercher son enfant. Dans  la cabine, les nourrices inquiètes la  questionnent : que se passe- t-il ? Pourquoi  
cette agitation ? Soudain, un choc violent retentit. Le bateau  tangue. Les nourrices projetées au sol roulent  jusqu’à l’autre bout de la cabine. Au dessus de  leur tête, des piétinements sourds, rapides. De  la porte entre-ouverte, des bruits de fer, de  sabre, des voix puissantes, des cris de haine, de rage, d’agonie. Recroquevillées au sol, les nourrices gémissent  en plaintes aigües. L’impératrice, prend son  enfant dans ses bras et chante une berceuse.  Le petit empereur serre ses bras autour du cou  de sa mère qui recouvre son visage d’un pli de  sa robe. Très calmement, l’impératrice sort de la  cabine. Dehors le ciel est noir et le vent violent emporte  les cris déchaînés des hommes. Partout,  gisants, agonisants, des corps transpercés,  tranchés, cloué à la coque, au mât du navire par des flèches. Partout des têtes décapitées, des  membres coupés. Partout l’odeur du sang, de la  chair, du cadavre. L’impératrice, l’enfant contre  sa poitrine, enjambe les corps, se faufile entre  les hommes qui se livrent toujours bataille,  jusqu’à la proue du navire. D’énormes vagues se brisent contre la coque et retombent en pluie. L’impératrice chante toujours, plaque doucement le visage du petit empereur contre son cou, s’avance jusqu’à l’extrémité du vaisseau, saute….et disparaît avec son enfant dans les flots.