(…) Vous faites maintenant la planche en regardant la voûte des cerisiers en fleurs au-dessus de votre tête. Le brouhaha de la grande ville s’éloigne, la lumière sur votre front décline. Les yeux grands ouverts, vous regardez tomber cette nuit nouvelle. Vous aimez ça, sentir cette obscurité se déposer sur les parois de votre grotte, plonger dans vos eaux chaudes originelles, et traverser votre petit corps translucide. Délicieuse nébulosité. Disparaître enfin à soi-même et au monde. Se fondre dans la nuit. Silence des images. Béatitude de la matière. Enchantement des sens. Laisser les molécules à leur trajectoire, ne surtout pas intervenir, tenir le corps en sommeil, encourager l’immobilité, retenir l’action, contraindre sa volonté, sentir les ondes dessiner à leur guise le relief de ce corps inédit, paysages chimiques improvisés, cartographie chimérique, tenir encore, ne surtout pas bouger, laisser au plus près la matière s’approcher, anticiper le contact, clandestinement se dissoudre en elle, s’agrandir à l’espace, accueillir l’harmonie, repousser le chaos, tenir, tenir encore jusqu’à l’ultime instant... Tiens qu’est-ce que c’est que ça ? (…) Vous êtes bien dans cette maison, dans votre maison… C’est vrai, vous n’avez pas très envie de la quitter… C’est drôle, à force d’habitudes, vous en aviez presque oublié son existence ! Vous avez grandi comme le lierre qui s’installe et tapisse jour après jour, chaque façade, chaque fenêtre et bientôt la porte. C’est dingue, il faut qu’on vous rappelle que votre bail touche à son terme, pour
que soudain, cette maison vous apparaisse ! Vous n’aviez jamais remarqué à quel point ici, tout parle de vous. Chaque objet, chaque pièce, chaque recoin, raconte vos manies, vos usages, vos rituels, vos règles, vos mœurs… derrière chaque chose, un souvenir, un fragment de votre vie. Cette maison est en quelque sorte le prolongement de vous, de votre corps ; elle vous a vu grandir et vous ne le saviez pas jusqu’à ce jour. Alors quoi ! Hop, tout ça terminé ! Black Out ! Parce qu’un promoteur décide de récupérer le terrain, on vous met à la porte ! Vous devez partir ! De toute façon, vous n’avez pas le choix, si vous refusez, on viendra vous chercher par la force ! Exit, exil. “Et je fais quoi moi de tout ça !” “Ah ça c’est votre problème mon vieux ! Débrouillez-vous ! Prenez exemple sur les réfugiés, superposez les couches et juste le strict nécessaire dans un petit sac ! C’est très pratique !” Vous êtes en sursis ; bientôt mémoire en exil… pour la première fois vous vous surprenez à compter le temps! Vite, un dernier survol de vos tiroirs. Tiens! C’est amusant, vous n’aviez jamais remarqué à quel point un souvenir peut en contenir un autre! Il vous suffit de piocher. Vous vous dites : “Et si je collais ça avec ça : recomposert la vie en mélangeant vos images à celles des autres ! Et dans tous les sens ! Incroyable ! C’est ça les artistes ! Personne à convaincre, raconter ce qu’on veut !”